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6/22/2012

"Le processus Gacaca et le prix de la vérité" par Dr Naasson Munyandamutsa, Psychiatre.Psychothérapeute

Parler de vérité et traiter son effet sur une société qui a implosé, mais qui se reconstruit, nous force à penser qu’il s’agit bien de crimes hors normes qui se sont passés ici  et ailleurs, qui transcendent le domaine des affaires humaines et que nous ne pouvons ni punir ni pardonner, comme le disait Hannah Arendt, mais aussi repris dans le titre du livre d’Antoine Garapon.

Il va donc s’agir ici de la prise de parole dans l’espace de rencontre par le criminel, par la victime et par le témoin. Cette prise de parole aboutira au châtiment, à la mise à nue de la vérité, qu’on veut tellement savoir mais en même temps qu’on veut repousser pour ne pas être éclaboussé.

Tout le défi est de savoir si de cette parole prise sur l’espace social, nous pourrons en faire in situ, quelque chose de vivant et de partageable pour chacun, susceptible de redonner vie à l’individu et à sa société à laquelle il appartient !

Les citoyens rwandais, tout comme les observateurs, le savent, le Rwanda a dû faire recours à  des solutions osées pour faire face aux défis d’une justice tellement attendue, mais dramatiquement inaccessible. Parmi ses diverses missions qui seront reprises durant ce colloque, le processus s’est donné la mission de permettre l’émergence de la vérité et son utilisation pour soigner et recomposer une société au sein de laquelle la folie meurtrière des hommes a tissé ses fils de sang.

Mais de quelle vérité s’agit-il ici et comment a t-elle été canalisée ?

Il est clair qu’il s’agit d’une superposition de vérités, celle qu’on dit aux autres qui nous jugent, celle qu’on dit à ceux qui nous écoutent de façon empathique, mais aussi celle qu’on se dit à soi-même dans la plus grande intimité, et surtout, celle qui ne pourra jamais se dire, mais qui laisse constamment planer son ombre, cet « impossible à savoir », qui constitue un point de partage entre ceux qui sont passés par cette expérience extrême et ceux qui sont restés à l’extérieur de celle-ci.

Nous sommes face à la dialectique que Foucault soumettait au cœur de la réflexion concernant la question du prix que le sujet a à payer pour dire le vrai , et la question de l’effet sur le sujet du fait qu’il le dit.
Le processus Gacaca, qu’on le veuille ou pas, est devenu un acte de création sans précédent pour une société qui s’est engagée sur le chemin de la résilience. Il est venu pour interroger le rapport à l’autre, qui dans des conditions normales, est fait de familiarité et d’étrangeté, mais qui, dans notre contexte, a été perverti par l’impossibilité de penser l’autre, dans sa jouissance ou dans sa douleur, plus exactement penser l’autre comme humain.

Chaque colline a eu l’occasion de se poser la contraignante question : Qu’est ce qui nous est arrivé ici ? Quels humains ou quel diables somme-nous devenus ? Et c’est là que la vérité ou son contraire, le mensonge, se bousculaient.

Nous le savons, la violence, quand elle revêt le caractère génocidaire, se fonde sur l’abominable  principe de l’extermination. Elle impose donc par ce fait  l’obscurcissement de la conscience de l’assassin, mais aussi le silence mortifère de la victime. Ainsi donc mettre en place un cadre légal contraignant, pour que les membres de la communauté pose des questions sur le passé, si terrifiant soit-il, est une démarche qui témoigne d’un courage politique et qui n’a pas d’alternative, si une société veut rebondir.

Notre société a choisi d’y aller  avec la conviction que la vérité guérit. Cependant, les choses ne sont pas aussi simples, ce phénomène est tellement complexe.
Parce qu’en effet, comme le disait Blaise Pascal, la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre.

La brutalité des aveux, la nudité de certaines vérités, ont généré du traumatisme, un phénomène, il faut le dire ici, qui est aussi une question politique. En effet, l’expression traumatique n’est pas seulement un langage de la douleur morale pour soi et pour la famille, elle aussi et surtout une modalité d’expression destinée à la société, au monde en générale et à l’éthique de l’humanité.
La vérité était invitée à être dite sur l’espace publique, un espace de rencontre, toujours en groupes.

Pour que la vérité devienne soignante, la fonction du groupe devrait être de contenir, de porter en soi et de transformer les angoisses du groupe en quelque chose d’audible par tous.

Or, si ce cadre conduit à la condamnation, au châtiment, ou à l’acquittement, la tentation, ou même la détermination pour pervertir la vérité, sont grandes pour influencer l’aboutissement du processus. On est face à une guerre froide et loin du dialogue.

D’un autre côté, la vérité dite par le témoin, ou par l’auteur du crime, consiste à dire ce qui s’est passé et ce qui s’est passé, c’est le déni de l’humanité de l’autre, c’est l’anéantissement de l’autre, et c’est donc la confrontation, une deuxième fois, à l’animalité de l’autre.

C’est ainsi que nous avons souvent été confontés aux crises émotionnelles, ou traumatiques, des survivants avec ces postulats bon marché, que les crises traumatiques constituent une voie vers la guérison.

J’écrivais ceci dans un article publié cette année 2012 :
« Parce qu’il faut le dire haut et fort, l’émotion, même exprimée de façon cathartique, n’est ni une maladie, ni un remède ».
Le remède c’est quand, par la voie de la reconnaissance qu’on s’est égaré loin de la communauté des humains, et qu’on s’approche du rescapé de cette horreur, pour regretter et pour s’engager à répondre présent à l’espace de rencontre avec l’autre, sans craindre le châtiment quel qu’il soit.
C’est là que la vérité guérit celui qui exprime le vrai et celui à qui ce langage de vérité est adressé.

Il faut le dire ici, au cours du processus Gacaca, la question de la vérité a été au centre de la démarche, elle a été cherchée et recherchée, et elle n’a pas toujours répondu au rendez-vous ! Parfois quand le mensonge, à l’opposé de la vérité pointait son nez au vue de ceux qui choisissaient de demeurer attentif, là, la vérité on la sentait derrière, et quand elle est derrière, elle ne guérit pas.

Cependant, quand l’individu, qui qu’il soit, s’efforçait  montrer le vrai à sa communauté, même sans y arriver tout à fait, la guérison de soi et de la société s’en est trouvé renforcée. Dans des situations, malheureusement bien fréquentes, où la vérité était balancée sans nuance, sans s’accompagner par le souci et le soin de l’humanité de l’autre, cette vérité là, provoquait l’hémorragie dans l’intimité de l’autre et donc nuisait à la place de soigner.

Au cours de l’effort, consenti par Ibuka, pour accompagner les survivants à travers les groupes dits « post gacaca », une démarche où je les ai accompagné, nous avons expérimenté à quel point la question de la vérité n’est pas aussi simple.
A titre indicatif, il faut relever ceci : La vérité dite par et aux femmes victimes de violence sexuelle constitue une « bombe dormante » :

L’image d’une autopsie a été émise :
« On a ouvert un corps, on a vu ce qu’il y avait à l’interieur, mais il reste béant. Il reste à le recoudre avant de l’enterrer, »

Faut-il pour autant dire qu’il fallait se méfier de la vérité, parce qu’elle était parfois pervertie ? Ou Faut-il s’en remettre à ce que disait Goethe Johann Wolgang en ces termes : « Je préfère une vérité nuisible à une erreur utile : La vérité guérît le mal qu’elle a pu causer. Bien entendu à condition de prendre le temps de recoudre le cadavre avant de l’enterrer bien au-delà de la clôture du processus Gacaca.

Il faut le dire Gacaca a permis une tentative de mettre en paroles les douleurs du passé et par là même il a tenté de guérir par voie symbolique ces blessures avec les limites que évoquées plus haut. Ce processus a permis d’amorcer pour beaucoup le  travail de deuil à travers le vrai dit sur les circonstances de la mort, la localisation des corps.

Bien entendu, toute perte, et surtout dans des circonstances de génocide constitue comme le disait Racamier une blessure. Toute blessure peut se fermer à la condition qu’elle ait été ouverte, parce qu’il y a rien pour la psyché qui se ferme sans avoir été ouvert. Gacaca a permis d’ouvrir et certainement dans la douleur.

Et puisqu’on parle d’enterrer, je voudrais dire pour conclure, en me servant des idées d’Eric Semerdjian dans son beau texte « orphelins d’une reconnaissance jamais octroyée » : Décidément Gacaca aura été un livre que notre pays a écrit dans la douleur. Ce livre est la tombe refermée d’un passé recomposé, que les générations futures n’aurons plus à convoquer, sauf pour s’en servir comme bouclier contre l’empêchement.

Je vous remercie.



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